Les cerfs et les chevreuils sont considérés comme une calamité par la majorité des forestiers. En effet, ces herbivores peuvent occasionner de gros dégâts sur les
jeunes pousses d'arbres. «En ce moment, dans la forêt domaniale du Donon, entre l'Alsace et la Lorraine, ils détruisent toutes les plantations de jeunes pins», indique par exemple Philippe
Ballon, spécialiste de l'interaction entre la forêt, les ongulés et les activités humaines au Cemagref. Leur impact est d'autant plus sensible que les populations n'ont cessé d'augmenter au
cours des trente dernières années, alors que ces deux espèces étaient quasiment menacées de disparition à la fin des années 1960. Même tableau pour les sangliers qui eux, en plus, s'attaquent
aux cultures.
Mais cette image exclusivement négative va sans doute être nuancée au cours des prochaines années. Même s'ils causent des préjudices économiques indéniables, les
trois ongulés jouent certainement un rôle insoupçonné dans la dynamique forestière, en transportant des graines sur leur pelage. C'est la découverte d'une équipe de chercheurs spécialisés dans
l'étude des forêts et rattachés à l'Inra et au Cemagref (Plant Ecology, février 2011). La dispersion des graines par les animaux (l'épizoochorie) a surtout été étudiée jusqu'alors dans les
forêts tropicales. En Europe et en France, où la biodiversité est beaucoup plus pauvre, le phénomène n'avait jamais vraiment retenu l'attention, comme s'il n'existait pas. Économie oblige, la
recherche s'était toujours focalisée sur les dégâts des herbivores.
Programme de recherches
C'est en analysant l'évolution de la végétation des sous-bois dans la forêt domaniale d'Arc-en-Barrois, en Haute-Marne, que l'équipe pilotée par Jean-Luc Dupouey
(Inra de Nancy) a été mise sur la piste de l'épizoochorie. Des comptages effectués sur plusieurs placettes pendant une période étalée sur trente ans ont révélé l'invasion d'une belle plante
rare, le cynoglosse officinal. En 1976, elle était totalement absente. En 1981, elle s'était installée dans le nord de la forêt, la partie la plus fréquentée par les cerfs et par les
chevreuils. En 2006, on la trouvait presque partout.
Comment le cynoglosse, une espèce menacée dans notre pays, a-t-elle pu arriver au beau milieu de cette forêt et y connaître un tel succès ? Les graines étant
de bonne taille, elles ne peuvent pas avoir été transportées par le vent. Enveloppées de minuscules crochets (des glochides), elles s'accrochent aux tissus, à la laine, aux poils et au pelage
des animaux et tombent au sol quand ceux-ci se déplacent ou se frottent contre les arbres. Dans le cas du cynoglosse, les ongulés ne se contentent pas de transporter les graines. Par le biais
de leurs déjections, ils fournissent aussi de l'azote aux plantes qui parviennent à germer ainsi que la lumière dont elles ont besoin en broutant la végétation concurrente au sol et le
feuillage. Pour couronner le tout, la plante est toxique et les ongulés ne la mangent pas.
Certes, le cynoglosse offre un cas de figure très particulier. Mais c'est une aubaine pour Christophe Baltzinger, du Cemagref. Il démontre qu'il a eu raison de
lancer un programme de recherches sur la dispersion des plantes par les ongulés sauvages (Diplo). Les dénombrements de graines qu'il a déjà effectués dans le pelage des ongulés, tués dans le
cadre de trois plans de chasse de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) dans le Loiret, sont pleins d'enseignements. «Même si la période de chasse qui s'étale entre
l'automne et la fin février n'est pas celle où la plupart des végétaux produisent des graines, on en trouve toujours», souligne Christophe Baltzinger. Une cinquantaine de graines d'espèces
différentes ont déjà été collectées, de la benoîte à la ronce en passant par le trèfle, l'ajonc et le plantain. Sans surprise, c'est le sanglier qui en accroche le plus dans ses poils de bourre
bouclés et ses longues soies. Par comparaison, les chevreuils, aux poils plus lisses, et le cerf, avec sa grande taille, en prélèvent moins.
«Tous ces ongulés couvrent de vastes territoires, note Jean-Luc Dupouey. Et on sait qu'avec le changement climatique, la dispersion des graines à longue distance
va jouer un rôle majeur pour les déplacements des plantes sauvages». Le rôle des cerfs, chevreuils et sangliers a de bonnes chances d'être réévalué dans les années à venir.
Source : lefigaro.fr
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